Constance Bantman Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914

 : Échanges, représentations, transferts

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Thèse complète

In t r o d u c t i o n

Entre 1880 et 1914, le mouvement anarchiste français a entretenu une relation privilégiée avec son homologue britannique. Les années 1860 et le début des années 1870 voient la naissance de l’anarchisme comme mouvement politique actif au sein de la Première Internationale, notamment dans les sections suisses du Jura. À partir de la fin des années 1870, l’idéologie anarchiste s’implante dans toute l’Europe et au-delà. Au même titre que l’Italie ou la Belgique, la France devient dans les années 1880 l’une des filles aînées de l’anarchisme. La Grande- Bretagne, souvent considérée à tort comme une terre peu fertile pour les idées anarchistes, abrite également plusieurs groupes sur son sol. Les mouvements français et britanniques sont en contact étroit : leurs relations influent sur le développement de l’idéologie et du mouvement libertaires des deux côtés de la Manche lors de cette décennie fondatrice. De plus, des colonies de compagnons français exilés outre-Manche sont déjà constituées à cette époque.

Elles deviennent bien plus nombreuses et concentrent presque l’essentiel du mouvement anarchiste français encore actif dans la première moitié des années 1890, lorsque les attentats d’inspiration anarchiste qui secouent la France suscitent une vague répressive ; celle-ci aboutit à l’arrestation ou au silence volontaire de nombreux compagnons. Plusieurs centaines d’entre eux choisissent alors le chemin de l’exil, comme avant eux les républicains de 51 ou les communards en 1871. Là, les militants français et britanniques se rapprochent, et fréquentent aussi les représentants d’autres nationalités réfugiées outre-Manche. Ce séjour britannique se clôt pour la majorité des compagnons en 1895, lorsqu’une amnistie partielle permet leur retour en France.

L’observation des trade-unions rendue possible par cet exil joue à partir de 1894 un rôle important dans la propagande anarcho-syndicaliste qui devient alors le mot d’ordre de nombreux compagnons français. Cette idée est également relayée en Grande-Bretagne par des anarcho-syndicalistes souvent très internationalisés : l’axe franco-britannique devient ainsi essentiel dans la diffusion de l’anarcho-syndicalisme des deux côtés de la Manche, tandis que, parallèlement, se multiplient des collaborations très diverses entre les anarchistes plus réfractaires au syndicalisme. Enfin, pendant la décennie qui précède la Grande Guerre, dans un surprenant retour d’influence, le syndicalisme révolutionnaire de la C.G.T. devient l’une des principales sources du syndicalisme révolutionnaire britannique (syndicalism), qui joue un rôle central dans l’explosion militante du Great Labour Unrest des années 1910-1914. De cet exemple qu’elle a en partie généré, la C.G.T. en crise tire elle-même l’espoir d’un sang neuf révolutionnaire en 1912-1913.

C’est à l’histoire de cette relation franco-britannique, de sa construction, de ses formes, de ses aléas, de ses reconstructions multiples et, surtout, des spectaculaires échanges idéologiques qui la ponctuent que ce travail est consacré.

Cadre méthodologique et théorique

Cette thèse a initialement été conçue comme une analyse de cas sur la question générale des échanges trans-Manche durant l’époque victorienne et édouardienne, dans la mouvance de l’étude des relations interculturelles franco- britanniques. Elle suit les développements actuels de ce champ de recherche, qui se caractérisent par une volonté de mettre l’accent sur les contacts, les échanges et les influences « à la base », en soulignant le rôle des voyageurs (touristes, exilés, expatriés, proscrits...), des passeurs et des réseaux internationaux informels. Ces directions nouvelles mettent en avant la porosité et la genèse croisée des cultures nationales et amènent à analyser les phénomènes d’hybridation politique et culturelle, notamment à travers l’étude des transferts. La question du rapport dialectique entre l’autre et le soi, le collectif et l’individuel, est au cœur de cette approche, à travers l’étude des regards croisés et des représentations.

Le cas des anarchistes français exilés en Grande-Bretagne s’est vite révélé très propice à une telle étude, en faisant de plus porter l’éclairage sur les échanges dans les milieux ouvriers et populaires, rarement étudiés à cette période de l’histoire franco-britannique, qui est mieux connue pour l’essor du tourisme trans- Manche et l’établissement en Angleterre d’une colonie permanente, consciente d’elle-même et soucieuse de respectabilité . Les recherches que j’ai menées sur le sujet ont fourni matière à un DEA soutenu en 2002 à l’Université Paris XIII, consacré à l’histoire de l’exil britannique des compagnons français entre 1880 et 19055. Ce travail a fait apparaître trois angles d’étude principaux pour l’étude des colonies anarchistes outre-Manche.

Le premier était l’histoire sociale et politique de ces colonies, axée sur leur composition sociale et leur structuration interne, visant à terme la constitution d’un corpus biographique des différents compagnons francophones réfugiés outre- Manche entre 1880 et 1914, permettant par la suite des analyses prosopographiques. Il s’agissait avant tout, dans la mouvance des travaux récents sur les exilés révolutionnaires du second XIXe siècle6, de reconstituer l’histoire des exilés anarchistes, un groupe qui clôt ce cycle de l’exil révolutionnaire mais qui n’avait jusque-là que peu été étudié en détail.

Le deuxième champ d’investigation concernait l’internationalisation problématique de la vie politique. Il s’agissait en particulier d’analyser dans quelle mesure la situation d’exil favorisait des collaborations militantes entre les différentes nationalités représentées à Londres. Ces interrogations portaient en premier lieu sur l’organisation d’actes terroristes, l’élaboration des doctrines anarcho-syndicalistes, mais aussi sur le plan des pratiques quotidiennes et symboliques, lors des manifestations communes célébrant grandes dates du calendrier militant international. Cette étude préliminaire faisait notamment apparaître une dichotomie – récurrente dans les situations d’exil – entre une élite militante fortement internationalisée et très active et, d’autre part, une foule de compagnons généralement anonymes et plus enclins au regroupement national. Elle mettait notamment à mal le vieux mythe d’un complot anarchiste international fomenté depuis Londres, et soulignait a contrario l’importance des années anglaises dans la formulation de certaines idées anarcho-syndicalistes.

La réception des anarchistes, les perceptions étrangères de cet asile londonien, et ses éventuelles répercussions diplomatiques constituaient la troisième direction de ces recherches. Il est en effet rapidement apparu que l’histoire de la proscription anarchiste posait avec insistance la question de la réception et du traitement légal de ces exilés, dans la mesure où cet exil agit comme catalyseur dans une révision historique de la législation britannique en matière de droit d’asile, avec le vote de l’Aliens Act (1905), première loi à infléchir la tradition britannique libérale dans ce domaine depuis 1826. La problématique de la réception des exilés permet en retour d’éclairer les sociétés respectives à la lumière de l’histoire de ce groupe radical, en partant du principe que « les histoires qui font intervenir des minorités révèlent également le pouvoir des mythes, des fantasmes, des peurs, de l’irrationnel et de l’inconscient »8, et en s’interrogeant sur le contexte politique et social du droit d’asile. L’exil apparemment très marginal des anarchistes conduit ainsi à une réflexion sur les métamorphoses du libéralisme britannique, qui permet des interprétations dans la moyenne et la longue durée9 et l’ébauche d’une comparaison franco-britannique.

Ce projet de thèse devait initialement n’être qu’une extension géographique et temporelle de ces premières investigations, mais il s’est vite avéré qu’un tel objectif ne pourrait pas rendre compte de la richesse des relations entre les compagnons français et britanniques lors de cette période. La problématique de l’exil est donc devenue simplement l’un des aspects de la thématique plus vaste des relations entre anarchistes français et britanniques entre 1880 et 1914. Ces relations vont des rencontres au sommet lors de congrès internationaux aux correspondances assidues entre les principaux activistes et théoriciens anarchistes des deux pays, et de la traduction d’ouvrages littéraires ou théoriques dans les deux sens aux petites notes internationales dans la presse anarchiste. Ces liens multiples constituent ainsi une trame dense, qui a eu une influence décisive sur les mouvements anarchistes des deux pays, leurs positions et leurs redéfinitions successives, ainsi que sur l’ensemble du mouvement anarchiste international. Dans cette perspective, mes recherches ont été grandement aidées par les premières synthèses bibliographiques et comparatives effectuées par William Findlay dans son mémoire d’habilitation à diriger des recherches10. Au terme de mes recherches, il me semble possible de regrouper tous ces modes de contact sous trois catégories principales, qui constituent les trois sous-titres de ce travail : les échanges, les représentations et les transferts.